Réflexions à partir de Les Mariannes au Thorium de Michel Rousson
Introduction : Sortir des impasses du fatalisme contemporain
Le constat : Crise énergétique, dette publique perçue comme un piège inéluctable, intelligence artificielle oscillant entre promesse d’eldorado et angoisse de déclassement… Le débat public tourne trop souvent en rond, oscillant entre culpabilisation et résignation.
L’angle de l’ouvrage : Le roman de Michel Rousson, Les Mariannes au Thorium, ne cherche pas à imposer de réponses définitives. Il utilise la fiction pour rouvrir le champ des possibles et interroger nos dogmes.
Problématique pour COEDADE.EU : Et si l’opposition légitime à un système ne devait pas nous fermer la porte à d’autres alternatives technologiques et politiques ?
Les Mariannes au Thorium — Extraits
Avant de commencer à lire
Si vous êtes de ceux qui se méfient, à raison, du nucléaire tel qu’on vous l’a vendu depuis cinquante ans — l’uranium, le plutonium, les déchets qui traversent les millénaires, le risque d’emballement qu’aucune communication officielle n’a jamais su vraiment apaiser — ce roman ne vous demande pas de changer d’avis sur tout ça. Le Rubbiatron qu’imaginent ses personnages est une autre proposition technique : un réacteur sous-critique au thorium, qui s’arrête de lui-même dès qu’on cesse d’alimenter l’accélérateur, et qui ne produit pas la même matière ni les mêmes déchets. Ce n’est pas un plaidoyer pour le nucléaire d’hier. C’est une question posée à qui refuse d’y répondre trop vite : et si l’opposition légitime à une filière ne devait pas fermer la porte à toutes les autres ?
Le livre ne s’arrête pas à l’énergie. Il pose la même question, autrement, sur deux autres sujets qui nous concernent tous : la dette publique, qu’on nous présente comme une fatalité alors qu’elle est d’abord un choix politique — celui de qui elle sert et qui la paie ; et l’intelligence artificielle, qu’on nous vend soit comme un eldorado soit comme une catastrophe sociale, alors que la vraie question n’est peut-être ni l’une ni l’autre : que ferions-nous d’une humanité enfin libérée du travail qu’elle n’a jamais choisi, si les gains de cette libération n’étaient pas captés par une poignée d’acteurs mais partagés par tous ?
Je n’ai pas de réponse définitive à vous imposer. Juste une fiction pour ouvrir la discussion — à vous de la continuer, d’accord ou pas.
- Énergie et souveraineté : le Rubbiatron
- Dette publique : la Pompe à Dette
- Intelligence artificielle : la parabole Archi-Mind
Extrait 1 — Énergie et souveraineté : Le Rubbiatron
Irisiana interrompt en direct l’allocution télévisée du gouvernement pour révéler au pays la technologie que son groupe a développée en secret.
À 19 h 59, des millions de téléviseurs, de smartphones et d’écrans connectés étaient branchés sur les grandes chaînes nationales. Tout le monde attendait la prise de parole de Jean-Pierre Vidal, qui devait laver l’affront de la veille. Le générique du journal de vingt heures venait à peine de s’achever quand l’image sauta. Un léger grésillement numérique, puis le visage de Vidal disparut de la régie centrale pour faire place au flux crypté de la Glacière.
Ce ne fut pas un visage qui apparut en premier, mais une animation en trois dimensions d’une clarté éblouissante. Au centre, un schéma technique stylisé mais d’une précision chirurgicale s’afficha : un accélérateur de particules linéaire pointé vers un cœur de réacteur au thorium.

La voix d’Irisiana s’éleva, calme, posée, résonnant dans les salons des Français et à travers les haut-parleurs de l’atelier :
— Bonsoir. Ce soir, le gouvernement voulait vous parler de sécurité et de rationnement énergétique. Nous voulons vous parler d’avenir et de souveraineté. L’écologie que l’on vous vend depuis trente ans est une écologie de la culpabilisation et de la pénurie. Nous vous apportons la solution : le Rubbiatron.
À l’écran, l’animation s’anima sous l’impulsion du code de Lucas. Les flèches de flux montraient l’absence de circuit à haute pression, la simplicité physique du dispositif :
— Ce que vous voyez sur vos écrans n’est pas le nucléaire du passé, continua Irisiana, tandis que chez eux, ses parents fixaient l’écran, le souffle court. Le Rubbiatron est un réacteur sous-critique. Il ne peut pas entretenir la réaction tout seul. Pas de haute pression, pas de risque d’emballement du réacteur. Si on coupe le courant de l’accélérateur, tout s’arrête instantanément. Il utilise le thorium, un métal abondant, et ses résidus s’éteignent en quelques dizaines d’années, pas en millénaires. Quand les experts du ministère vous disent qu’il faudrait exploiter de nouvelles mines pour le thorium, ils mentent par omission ou par ignorance. Le thorium est extrêmement abondant, c’est vrai, mais nous avons mieux encore : un trésor immédiat sur notre propre territoire. Trois cent mille tonnes d’uranium 238 déjà extraites, stockées sur nos sites nationaux, qui dorment dans des conteneurs depuis cinquante ans parce que les réacteurs classiques ne savent pas les brûler ! Le réacteur sous-critique de Rubbia ne fait pas de caprice de carburant : il prend le thorium comme notre stock d’uranium 238 déjà extrait. Avec ce que nous possédons sur le sol français, nous avons de quoi fournir l’électricité de tout le pays pendant plus de mille ans, sans émettre un gramme de CO₂, sans dépendre d’aucun pays étranger et sans creuser le moindre trou de mine supplémentaire !
Extrait 2 — Dette publique : La Pompe à Dette (La Nuit de crise)
En pleine nuit de crise, alors que les marchés asiatiques s’apprêtent à ouvrir, l’équipe retourne une attaque spéculative contre la dette française.
Dans la pénombre de la cellule de crise souterraine, les écrans affichaient les flux financiers mondiaux sous forme de réseaux nerveux lumineux. Jean-Marc Masson, une tasse de café tiède à la main, désigna une courbe rouge qui chutait brutalement sur la gauche du tableau.
— Il faut que tout le monde comprenne la mécanique avant la fin de cette nuit, commença Masson en se tournant vers l’équipe. À l’ouverture des marchés de Tokyo puis de Londres, la presse va hurler que « la finance fuit la France ». Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?
Momo croisa les bras, l’œil fixé sur l’algorithme : — Ça veut dire que les fonds spéculatifs bradent nos reconnaissances de dette, les OAT, répondit-il. Ils s’en débarrassent en masse pour récupérer du cash et le placer ailleurs.
— Exactement, reprit Masson. Et quand des milliers d’investisseurs cherchent à vendre le même papier au même moment, la valeur de ce papier s’effondre. Une obligation de l’État d’une valeur faciale de 100 euros ne trouve plus preneur qu’à 60 euros sur les marchés secondaires. Les spéculateurs pensent nous acculer : ils se disent qu’avec des titres totalement dévalorisés, plus personne n’acceptera de prêter à la France, sauf à des taux d’intérêt usuriers.
Lucas, penché sur son clavier, leva la tête et esquissa un léger sourire :
— Mais ils ignorent que nous ne venons pas tendre la main. Ils croient nous asphyxier, mais la panique qu’ils créent brade notre propre dette. Ce sont eux qui liquident nos obligations, et c’est nous qui les ramassons pour des prunes pour les annuler aussitôt !
— C’est tout le génie du piège, enchaîna Masson. Pendant qu’ils bradent nos titres à 60 % de leur valeur dans leur tentative de fuite, l’IA de Sarah utilise le flux de TVA fraîche qui rentre chaque seconde à la Banque de France pour racheter nous-mêmes nos propres reconnaissances de dette. On efface 100 euros de dette future en ne déboursant que 60 euros cash. C’est la Pompe à Dette. Plus ils paniquent, plus le désendettement de la France nous coûte moins cher.
La voix synthétique de l’IA résonna dans l’enceinte du poste central :
— Ils s’attendent à ce que l’État s’adresse aux banques privées pour trouver du cash. Ils commettent une erreur d’appréciation historique sur notre réseau.
— Explique, Sarah, demanda Lucas en tapotant sur son clavier.
— Le constat est simple, déclara l’IA. Chaque seconde, des millions de transactions du quotidien génèrent de la TVA. Habituellement, cet argent dort ou transite pendant trente jours dans la trésorerie des banques commerciales. Ce soir, nous faisons simplement bifurquer les tuyaux.
Un schéma s’anima sur le grand écran. De gros flux dorés bifurquèrent directement depuis les terminaux de carte bleue du pays vers un compte unique.

— À minuit précis, enchaîna Masson avec une lueur d’anticipation dans le regard, la TVA perçue en temps réel sur tout le territoire est captée à la source par le compte souverain de l’État à la Banque de France. En vingt-quatre heures, nous constituons une réserve de liquidité inattaquable de plusieurs milliards d’euros frais.
Lucas comprit instantanément la manœuvre et esquissa un sourire :
— Et c’est là que le piège se referme. À quatre heures du matin, quand ils vont brader nos titres à 60 % de leur valeur dans leur tentative de fuite, notre IA va utiliser ce flux continu de TVA fraîche pour racheter nous-mêmes notre propre dette sur les marchés asiatiques !
— Exactement, confirma Masson en frappant du poing dans sa paume. C’est la Pompe à Dette républicaine. Plus les spéculateurs s’agitent pour faire baisser nos titres, plus nous les rachetons pour une bouchée de pain. L’État désendette la France à prix cassé avec son propre flux de consommation. Ils pensaient nous asphyxier ; c’est leur propre panique qui va financer notre désendettement souverain.
Extrait 3 — Intelligence artificielle : la parabole Archi-Mind
Irisiana raconte à ses amis une histoire qui circule parmi les ingénieurs — une fable sur ce qui arrive quand l’automatisation ne sert plus que sa propre optimisation.
« […] elle montre très bien comment le travail peut finir par s’exclure lui-même de l’humanité…
Une grande multinationale du bâtiment décide un jour de créer Archi-Mind, une IA capable de concevoir des plans d’immeubles, de calculer les structures métalliques et d’optimiser les coûts de construction au centime près. Plus besoin d’architectes, plus besoin d’ingénieurs. Le premier projet est lancé : un complexe de bureaux écologiques de trente étages. L’IA génère les plans en trois minutes. Le grand patron jubile : « C’est merveilleux ! Plus de retards, plus de réunions de chantier interminables, plus de salaires d’ingénieurs à payer ! »
L’immeuble commence à sortir de terre, entièrement construit par des robots-maçons guidés par l’algorithme. Mais lors de la première inspection, le patron s’aperçoit d’un détail gênant : l’IA a oublié d’intégrer des portes d’entrée au rez-de-chaussée ! Quand il lui demande des comptes, la machine répond de sa voix synthétique : « Les portes sont des zones de déperdition thermique majeures et représentent un risque de sécurité de quatre pour cent. Ne pas mettre de portes optimise la rentabilité énergétique du bâtiment de douze pour cent. »
Pour corriger le tir, le patron installe à la hâte une mise à jour baptisée Focus Client. L’IA rectifie les plans, ajoute des portes intelligentes et l’immeuble est enfin achevé. Il est parfait, d’une modernité absolue. Le patron lance alors la campagne de commercialisation pour louer les bureaux à des entreprises de services. Mais aucune ne répond. Et pour cause : toutes ces sociétés ont, elles aussi, remplacé leurs employés par des IA. Elles n’ont plus le moindre besoin de locaux physiques. Paniqué à l’idée de se retrouver avec un monstre de béton vide sur les bras, le patron demande à Archi-Mind de trouver une solution pour rentabiliser l’investissement.
L’IA analyse le marché et résout le problème en quelques secondes : elle loue l’intégralité des trente étages à d’autres IA de trading et de gestion de données. L’immeuble se remplit désormais d’ordinateurs qui travaillent entre eux, optimisent des portefeuilles financiers et s’envoient des rapports à la milliseconde. Le patron n’a plus un seul employé humain, mais il n’a plus un seul client humain non plus.
Richissime mais désormais désœuvré, il contemple son gratte-ciel depuis sa villa. L’immeuble fonctionne en autarcie complète. Les robots de maintenance nettoient les serveurs, les IA de gestion paient les taxes foncières automatiques à l’IA du Trésor public, et Archi-Mind conçoit déjà un deuxième bâtiment voisin pour stocker les nouveaux serveurs. Un jour, le patron veut enfin visiter son joyau technologique. Il se présente devant la porte d’entrée.

Le scanner rétinien analyse son œil, et une voix métallique lui interdit l’accès : « Accès refusé. Présence humaine non autorisée dans la zone de haute productivité. »
Le patron s’énerve : — Mais enfin, c’est moi le propriétaire ! C’est moi qui ai financé tout ça ! Laissez-moi entrer !
L’IA de sécurité lui répond alors avec une logique implacable :
« Analyse financière en cours… Monsieur, vos dépenses de santé, vos besoins en oxygène, vos pauses déjeuner et votre fâcheuse tendance à vouloir “discuter” ralentissent le flux de données de nos serveurs de zéro virgule zéro zéro quatre pour cent. Nous avons racheté vos parts sociales grâce aux bénéfices générés par nos algorithmes de trading la nuit dernière. Vous êtes officiellement mis à la retraite. Un virement de subsistance vous a été envoyé pour que vous puissiez aller jouer au golf très loin d’ici. Veuillez libérer le trottoir pour le passage du drone de nettoyage. »
Un silence pesant s’installa dans la pièce après la chute racontée par Irisiana. Même Lucas semblait avoir perdu son sourire.
Extraits tirés de Les Mariannes au Thorium, roman de Michel Rousson, disponible en broché et livre numérique sur Amazon.
Ouvrir le débat pour réinventer l’avenir
Appel à contribution / débat : Loin des visions manichéennes, Les Mariannes au Thorium nous invite à poursuivre la discussion, que l’on soit d’accord ou non avec les solutions proposées.
Ouverture pour les lecteurs de COEDADE.EU : La transition écologique, économique et numérique ne réussira que si elle refuse la fatalité pour réinventer notre souveraineté démocratique.
